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Comment pouvons-nous progresser sur la voie de l’égalité entre les sexes dans les négociations nucléaires et la coopération technique ?

Renata H. Dalaqua

Renata H. Dalaqua, cheffe du programme Genre et désarmement à l’Institut des Nations Unies pour la recherche sur le désarmement (UNIDIR). Elle est l’auteur principal de Still Behind the Curve, une étude sur l’équilibre entre les sexes dans les domaines du contrôle des armements et du désarmement publiée par l’UNIDIR en avril 2019. Renata H. Dalaqua est titulaire d’un doctorat en histoire et politique de la Fondation Getulio Vargas et d’un master en politique internationale et sécurité de l’University College London.

« Nos structures de pouvoir évoluent progressivement depuis des millénaires. Une autre évolution se fait attendre depuis trop longtemps. Le XXIe siècle doit être le siècle de l’égalité femmes-hommes. »  — António Guterres, Secrétaire général de l’Organisation des Nations Unies

 

Aujourd’hui, il est incontestable que les femmes, tout comme les hommes, ont le droit de participer aux discussions sur la sécurité internationale et de contribuer aux décisions qui affecteront leur vie. Pendant longtemps, cependant, dans tous les secteurs, les femmes ont souvent été empêchées d’occuper certains postes, et les ministères des affaires étrangères n’ont pas fait exception.

Dans les pays où les femmes étaient bien présentes dans le service diplomatique, elles subissaient dans nombre d’entre eux des restrictions formelles quant aux fonctions qu’elles pouvaient occuper dans ce domaine. Dans certains cas, ce n’est que dans les années 1970 que certains pays ont levé ce qu’on appelait « l’interdiction de mariage », qui obligeait les femmes à choisir entre le mariage et une carrière dans le service diplomatique.

Certes, les femmes ont depuis parcouru un long chemin, mais bien qu’elles représentent 50 % de la population mondiale, elles continuent d’être marginalisées et sous-représentées lorsqu’il s’agit de traiter des questions de sécurité internationale. Les idées sur ce qui définit une « bonne » politique en matière de sécurité et de non-prolifération nucléaires et sur les personnes capables de la mener sont encore fortement imprégnées de normes masculinisées, comme il est constaté dans l’étude Still Behind the Curve, publiée en 2019 par l’Institut des Nations Unies pour la recherche sur le désarmement (UNIDIR).

Dans cette étude, des enquêtes portant sur plus de 80 réunions multilatérales sur le contrôle des armements, la non-prolifération et le désarmement tenues sur une période de 40 ans révèlent un certain nombre de schémas et de tendances liés à l’équilibre entre les sexes dans les instances traitant des armes et des technologies servant à des fins tant pacifiques que militaires. Il en ressort un certain nombre de constatations :

  • Les femmes ne représentent qu’un tiers des diplomates accrédités auprès des instances travaillant sur le contrôle des armements, la non-prolifération et le désarmement.
  • Dans les instances plus petites et plus spécialisées, la proportion moyenne de femmes tombe à environ 20 %.
  • Il est possible d’établir une corrélation entre la composition par sexe et la taille d’une réunion donnée, en partie parce que les pays choisissent généralement des hommes lorsqu’ils ne peuvent envoyer qu’un seul représentant, tandis que les femmes sont sélectionnées comme deuxième, ou plus souvent, troisième ou quatrième membre d’une délégation.
  • Les hommes sont surreprésentés en tant que chefs de délégation dans une mesure supérieure à ce que l’on pourrait attendre compte tenu de la proportion globale d’hommes dans une réunion. Par exemple, lors de la session 2019 du Comité préparatoire de la Conférence des Parties chargée d’examiner le Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires, environ 76 % des chefs de délégation étaient des hommes et 24 % des femmes, tandis que les hommes représentaient 71 % de l’ensemble des participants et les femmes 29 %.

Pour mettre ces chiffres en perspective, l’étude a également porté sur des groupes de discussion avec des diplomates à New York, Vienne et Genève afin d’examiner la culture institutionnelle dans la diplomatie du contrôle des armements et du désarmement. Selon la perception exprimée par les participants, ce domaine récompense des caractéristiques, une expertise et des expériences qui sont plus communément associées aux hommes, comme la dureté, le sérieux, la prise de risque et la formation militaire.

Ces idées et ces normes pourraient expliquer certaines des difficultés que rencontrent les femmes lorsqu’elles veulent faire carrière dans le domaine nucléaire, et pourraient également être un des facteurs qui entravent la diversité et empêchent l’innovation. Il ressort d’études que les équipes diversifiées ont tendance à être plus innovantes et plus efficaces pour anticiper les problèmes et trouver des solutions durables. Le domaine de la sécurité internationale a besoin de plus d’innovation pour sortir de la stagnation en matière de contrôle des armements, pour répondre efficacement aux défis posés par les nouvelles technologies et pour tirer parti des possibilités qu’elles ouvrent.

L’égalité des sexes dans les réunions au titre du TNP

Au moment où les États parties se penchent sur l’avenir du TNP, il importe de veiller à l’équilibre entre les sexes lors des conférences et à la présence au plus haut niveau de femmes et d’hommes.

Au cours des dernières années, un nombre croissant d’États parties au TNP ont souligné qu’il importait d’améliorer l’égalité des sexes et de promouvoir les perspectives des femmes comme celles des hommes dans le processus d’examen du TNP. Lors de la session 2019 du Comité préparatoire de la Conférence des Parties chargée d’examiner le Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires, une vingtaine de déclarations faites au nom d’une soixantaine d’États parties ont abordé la question de l’importance pour le TNP des perspectives des deux sexes. Huit documents de travail présentés en 2019 comportaient des références aux liens entre les affaires nucléaires et les questions de genre, dont trois étaient exclusivement consacrés à ce sujet.

Le fait que l’on s’intéresse de plus en plus à l’intégration des questions d’équité entre les sexes dans le cadre du TNP est l’occasion de s’intéresser également à l’intégration des perspectives des deux sexes dans le travail des diplomates travaillant sur le TNP, ainsi que dans celui des experts et des professionnels du nucléaire.

Au niveau national, les pays désireux de favoriser l’égalité des sexes au sein de leurs délégations pourraient établir des objectifs et des directives visant à améliorer la participation des femmes, en faisant en sorte qu’elles aient davantage voix au chapitre dans les négociations et en facilitant leur accès à des postes de direction. Au niveau multilatéral, les États parties au TNP pourraient demander au secrétariat du Traité de collecter, de suivre et de publier des données ventilées par sexe et des statistiques sur l’équilibre entre les sexes dans les délégations.

Intégrer les analyses sur les questions de genre et les perspectives des femmes et des hommes

Si l’on veut remédier aux déséquilibres entre les sexes, la représentation égale dans la prise de décision doit être complétée par des analyses des questions de genre dans les politiques nucléaires et les programmes techniques. Une analyse des questions de genre examine les relations entre les femmes, les hommes, les filles et les garçons, notamment leur accès aux ressources et leur contrôle de celles-ci ainsi que les contraintes auxquelles ils font face.

Il pourrait s’avérer utile de procéder à une analyse des questions de genre concernant les trois piliers du TNP pour comprendre l’incidence du genre sur des questions telles que l’exposition au risque nucléaire, l’impact des rayonnements ionisants résultant de l’utilisation d’armes nucléaires, la capacité à bénéficier des utilisations pacifiques de l’énergie nucléaire, et l’accès à l’éducation et à la formation dans le domaine nucléaire. Un cadre type proposé par un groupe d’États parties au TNP lors la session 2019 du Comité préparatoire de la Conférence des Parties chargée d’examiner le Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires comprend des questions qui pourraient être prises en compte lors de l’élaboration, de la mise en œuvre et de l’examen des mesures liées à ces problématiques. Ce sujet sera probablement abordé de nouveau lors de la Conférence d’examen du TNP de 2020 à New York.

Mieux intégrer des analyses des questions de genre et les perspectives des deux sexes aux travaux de l’AIEA pourrait contribuer à garantir que les divers besoins des personnes seront pris en compte de manière égale pour ce qui est de l’accès à la technologie nucléaire et à ses produits et des bénéfices en découlant.

Le changement ne se limite pas aux gros titres des journaux, aux victoires juridiques et aux accords internationaux ; la façon dont nous planifions et réalisons nos activités quotidiennes peut créer un effet d’entraînement qui profite à tous.

Alors que le monde entre dans la Décennie d’action proclamée par l’Organisation des Nations Unies et visant à réaliser les objectifs de développement durable, la contribution de l’AIEA au Programme de développement durable à l’horizon 2030 pourrait être encore renforcée grâce à la promotion de l’atome pour la paix, le développement et l’égalité des sexes.

 

Œuvrer pour une représentation équilibrée des femmes et des hommes dans le nucléaire

Les femmes sont loin d’être représentées de manière adéquate dans le domaine nucléaire et l’AIEA s’efforce de remédier à cette situation. En mars 2020, le programme de bourses Marie Skłodowska-Curie de l’AIEA (MSCFP) a été lancé pour accroître le nombre de femmes dans le secteur nucléaire et favoriser la constitution d’une main‑d’œuvre inclusive.

Le programme, qui porte le nom de la physicienne pionnière et deux fois lauréate du Prix Nobel Marie Skłodowska-Curie, a pour but d’encourager les étudiantes très motivées à entreprendre une carrière dans le domaine de la technologie, de la recherche, de la sûreté et de la sécurité nucléaires et dans les domaines connexes, et de leur donner les moyens de le faire.

« Faire en sorte que les femmes aient une formation et une expérience professionnelle dans le domaine scientifique permettra de promouvoir une représentation équitable dans les applications des technologies nucléaires pour relever les défis mondiaux communs, notamment le changement climatique, la croissance démographique et l’insécurité alimentaire, » a déclaré Rafael Mariano Grossi, Directeur général de l’AIEA, qui est à l’origine du MSCFP.

Chaque année, une centaine d’étudiantes en cycle supérieur bénéficient d’une bourse MSCFP pour effectuer un master dans un domaine ayant trait au nucléaire dans une université accréditée, avec la possibilité d’effectuer un stage avec l’appui de l’AIEA. Les bourses MSCFP sont octroyées en tenant compte du critère géographique et du domaine d’études.

L’importance des femmes dans les sciences

Grâce aux découvertes scientifiques dans les domaines liés au nucléaire, le monde a bénéficié d’avantages auparavant inimaginables. Les travaux révolutionnaires qu’a menés Marie Skłodowska-Curie sur la radioactivité à la fin des années 1800 nous ont permis d’exploiter la puissance de l’atome et de développer d’innombrables applications en médecine, en ingénierie et dans d’autres domaines scientifiques.

Alors que le monde subit les pressions qu’exercent le changement climatique, la croissance démographique, l’insécurité alimentaire et la demande accrue en énergie, il est essentiel de veiller à conserver un personnel qualifié pour assurer l’innovation et la productivité. Les études ayant trait au nucléaire peuvent aider les pays à répondre à plusieurs de ces défis, et la demande de professionnels qualifiés dans ces domaines, déjà importante, va continuer d’augmenter.

Du fait de son mandat unique en son genre, qui consiste à accélérer et à multiplier les utilisations pacifiques de l’énergie nucléaire, l’AIEA est à la pointe de la recherche et du transfert de technologie et s’appuie sur une équipe stable de spécialistes techniques qualifiés pour remplir sa mission. Comme il se doit, ce personnel comprend des femmes.

Cependant, les femmes qui souhaitent faire carrière et évoluer dans les sciences, les technologies, l’ingénierie et les mathématiques font souvent face à des obstacles. Le MSCFP vise à permettre à davantage de femmes du monde entier de faire carrière dans le domaine nucléaire et favorise la progression sur la voie de la parité femmes-hommes dans les domaines liés à l’énergie nucléaire et aux autres applications nucléaires, à la sûreté et à la sécurité nucléaires, ainsi qu’à la non-prolifération.

On trouvera plus d’informations sur le programme de bourses Marie Skłodowska-Curie de l’AIEA à l’adresse www.iaea.org/fr/aiea/programme-de-bourses-marie-sklodowska-curie-de-laiea.

12/2021
Vol. 62-4

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